L’essor des manufactures au 19ème siècle

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L’ESSOR DES MANUFACTURES AU 19ème SIECLE

Nous avons relaté l’histoire des deux premières manufactures implantées à Pussay : celle de Pierre Paul Dujoncquoy en 1766 et celle de Charles Boyard en 1796 aux articles correspondants. Dans la première partie du 19ème siècle, les fabriques de bas et chaussons de laine drapée ne cessent de se développer dans l’arrondissement d’Etampes, mais les rapports précisent en 1840 que : « C’est à Pussay principalement que cette industrie est très florissante. On compte 20 établissements distincts dans cette commune seule, établissements qui occupent un grand nombre d’ouvriers et font annuellement au dehors des affaires importantes ».

Cependant, vers 1860, le travail commence à subir des modifications profondes sous l’influence de la mécanisation et surtout l’arrivée de la vapeur. A cette époque tous les établissements d’importance font des demandes pour obtenir l’autorisation d’installer des chaudières, placées dans un atelier recouvert d’un étage à usage de séchoir, et des machines à vapeur pour mettre en mouvement foulons et essoreuses.

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Demande des fabricants Buret-Denizet et Langlois-Marcille pour l’installation d’une chaudière à vapeur le 31 janvier 1863 (ADE)

La contrepartie de cette mécanisation ne tarde pas à se faire sentir. En 1859 les statistiques ne citent plus que 18 fabriques. En 1866 ce chiffre tombe à 12. Pour autant, les ouvriers continuent à être employés car dans le même temps, la taille des fabriques restantes augmente. Ce phénomène de concentration va croissant et en 1875 trois établissements se détachent nettement sur les 12 existants encore, ceux de :

  • Mme Veuve Boyard et Brinon (75 ouvriers),
  • MM Dujoncquoy, Jaquemet et Bigot (65 ouvriers),
  • M. Langlois-Marcille (20 ouvriers).

En 1881, la fabrique Dujoncquoy-Jaquemet-Bigot n’emploie plus que 55 ouvriers, alors que celle de MM Boyard fils et Brinon emploie 150 ouvriers. Dans les ateliers le travail s’exécute à la fois mécaniquement et à la main. Un rapport de février 1878 observe « 9/10 du travail se fait mécaniquement, 1/10 se fait à la main ». Cela ne vaut que pour le travail effectué en atelier, puisqu’il reste par ailleurs disséminé dans la campagne environnante et que de nombreuses ouvrières tricotent et cousent encore à la main dans la commune même.

Elles cousent, car à peu près à la même époque, vers 1870, un cordonnier de Gommerville pense à garnir les chaussons d’une semelle de cuir. Les chaussons n’avaient jusqu’alors pas de semelle puisqu’ils se glissaient dans les sabots. C’est à partir de 1879 que les manufacturiers qui subsistent vont commencer à introduire la machine à coudre dans leurs ateliers, tout au moins ceux qui subsistent. Car en cette fin de siècle nombreux sont ceux qui vont disparaître. Il devient évident que pour continuer, il faut investir dans des machines et se moderniser.

1882 lettre fabrique Huteau- MénardièreSite

Le premier qui introduisit une machine à coudre dans ses ateliers fut M. Ménardière

Le livre de comptes d’Edmond Buret, l’un des fabricants de Pussay, explique très bien le phénomène. Ses clients lui réclament maintenant des chaussons avec semelle et en 1892 nous lisons dans son livre « je ne fais que le chausson noir fourré flanelle, je ne fais pas de couleur et je ne fais que l’article sans semelle cuir ». Dans ces conditions, il prend très vite conscience de la situation et en 1894 il cesse toute activité et adresse ses clients à la maison Brinon, son ancien concurrent et néanmoins ami. En 1899 M. Ménardière, successeur de M. Huteau, ferme également.

En 1900, il ne reste plus que quatre fabricants à Pussay :

  • MM. Brinon, ses fils et Georges Gry,
  • M. Lemaire,
  • M. Boucart,
  • M. Buret (Charles).

« Les produits fabriqués, nous dit Ernest Maisse dans sa monographie datée du 22 septembre 1899, consistent en chaussons de laine feutre sans semelle ou avec semelle de cuir ou de corde, de formes et de modèles très variés ; on y fabrique aussi les pantoufles, les souliers et les bottines de cuir. Tous ces articles sont expédiés sur tous les points de la France et même en Belgique et en Angleterre ».

Nous avons suivi le parcours de l’usine Brinon, à l’article correspondant et nous allons donc donner ici des informations sur les trois autres fabriques citées par Ernest Maisse et sur une autre fabrique qui a eu son importance au 19ème siècle, mais qui n’existe plus en 1900 : la fabrique Forteau-Gry.

(Pour l’historique détaillé des fabriques du 19ème siècle, voir l’article « 250 ans du travail de la laine à Pussay » en tête du chapitre « Travail de la laine »).

LA FABRIQUE FORTEAU-GRY

 

Son histoire commence le 14 décembre 1786, lorsque Louis Bertrand Gry épouse Marie Victoire Lejeune. Elle est née à Seines, commune de Basoches-les-Hautes en Eure-et-Loir, vers 1762 ; il est né à Pussay vers 1759 et il est laboureur et receveur pour les deux tiers de la terre et seigneurie de Pussay, comme le fut avant lui son père Pierre. A la révolution, il l’est toujours pour le compte du marquis de Latanne. Louis Bertrand et Marie Victoire auront cinq enfants qui mourront tous très jeunes, avant qu’enfin, un petit Louis Bertrand, né le 5e jour complémentaire de l’an III (21 septembre 1795), ne résiste à la difficulté des temps. Nous le baptiserons Louis Bertrand I pour le différencier de son père et de ses futurs successeurs. D’autres naissances suivront celle de Louis Bertrand I, mais elles seront toutes vouées à l’échec. Coïncidence, sur les neuf enfants recensés du couple, un seul survivra, celui qui porte le même prénom que son père.

Louis Bertrand père acquiert, en mars 1819, pour 4 400 francs, un « corps de ferme », de Nicolas Casimir Julien Dorigny, caissier de la monnaie à Paris, et de Marie Sophie Lenoir, son épouse. A sa mort, survenue le 24 mai 1822, leur fils « unique » hérite du « corps de ferme ».

Louis Bertrand I, « propriétaire et cultivateur » a épousé Félicie Amable Bertrand, originaire de Monnerville, dont il a eu au moins deux enfants : une fille née vers 1816, prénommée Félicie Amable comme sa mère, et un garçon, né vers 1818, prénommé Louis Bertrand, comme son père et que nous appellerons Louis Bertrand II. Il sera maire de Pussay de 1834 à 1855.

Le cadastre Napoléon nous apprend qu’en 1832, Louis Bertrand Gry I possède la moitié du château qu’il fait démolir en 1842/43. Il possède également des corps de maison, bâtiment, cour que, de 1834 à 1837, il cède à de multiples propriétaires : Louis Désiré Haillard, Pierre François Pelletier, Jean Bourdeau, Louis Eusèbe Troufleau, Honoré Vincent Lemaire, Simon Coulon et Louis Philémond Perchereau. Ce sont les maisons aujourd’hui situées dans la rue Etienne Laurent, entre l’impasse du carouge et l’impasse des tilleuls.

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Plan de la propriété de M. et Mme Gry, relevé par Cintrat, instituteur et arpenteur à Angerville le 12 septembre 1832 (ADEL)

Entre temps, il fait bâtir de nouvelles constructions achevées en 1834 et 1845 pour celles qu’il conservera jusqu’à sa mort en 1870, et en 1835 pour celles qu’il cède à Jean Peronneau et Jean François Lambert Dollon. Au-delà des propriétés figurées sur le plan de 1832 et allant jusqu’au tour de ville nord, il possède également un jardin, une maison, des bâtiments et une cour, à l’emplacement de la propriété des tilleuls, un verger et une terre plantée qu’il cède en 1868 à Célina Félicité Hortense Ancest, veuve Boyard, dont la fille épouse en 1866 son petit-fils. C’est ainsi que l’ensemble de ces propriétés revient en 1882 à son petit-fils, prénommé Louis Bertrand et qui pour nous sera Louis Bertrand III, puis au frère de ce dernier, Georges François Gry, en 1884, lequel y réalisera de nouvelles constructions en 1886.

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Félicie Bertrand (1798 – 1879)                                                      Louis Bertrand Gry I (1795 – 1870)

Un siècle s’est déjà écoulé et pendant tout ce temps, ces maisons ont vu des vies bien différentes se dérouler entre leurs murs car, si Louis Bertrand Gry était receveur, pour les deux tiers de la seigneurie de Pussay, si son fils Louis Bertrand I, cultivateur, hérite d’un vaste domaine, Louis Bertrand II innove et son histoire est peu banale.

Il s’associe entre 1836 et 1839 avec Eugène Philibert Forteau pour la fabrication et la vente de bas et bonneterie. Il existe alors 19 fabriques à Pussay, mais c’est à l’époque l’une des fabriques les plus importantes, avec celles de Dujoncquoy et fils, Boyard fils et Buret-Denizet. Elle emploie 50 ouvriers dans la commune sans compter les femmes occupées à tricoter la laine. Avec son associé, il rachète, en 1839, la fabrique de Jean Pierre Dujoncquoy alors installée au centre de la place du jeu de paume et qui possède un foulon et un manège, une grange située de l’autre côté de la rue du jeu de paume et, dans le prolongement de la grange, tous les terrains jusqu’au tour de ville nord.

Le 2 avril 1840, il épouse à la mairie d’Orléans, Marie Agathe Charlotte Forteau, fille d’un cultivateur d’Eure-et-Loir et sœur de son associé, Eugène Philibert. Au recensement de 1841, le ménage 163 est constitué de Louis Bertrand Gry, fabricant de bas, Marie Agathe Forteau, sa femme, Marthe Félicie, leur fille née le 19 avril 1841, Eugène Philibert Forteau, célibataire, adjoint au maire, de deux domestiques et d’un cuisinier, ce qui dénote déjà un certain train de vie. Marie Agathe avait apporté en dot 17 000 francs, ce qui est considérable si l’on pense qu’à l’époque, le salaire journalier d’un homme est de 1,75 franc, celui d’une femme de 0,75 franc et celui d’un enfant de 0,60 franc. Le prix d’achat moyen de la laine est de 4 francs et le prix de vente moyen d’une douzaine de bas, de 10 francs. Le frère et la sœur héritent encore de 10 000 francs chacun, lorsqu’ils vendent en 1843, avec leurs autres frère et sœurs, au jeune frère de leur père, la ferme familiale.

L’année suivante, en 1844, les associés se séparent. Entre temps, Eugène s’est marié avec Euphrasie Gandrille, probablement en 1842, puisqu’un petit Eugène naît le 2 avril 1843, suivie par une petite Adèle Eugénie en 1844. Les mariages respectifs des deux associés ont-ils porté atteinte à leur association ou bien ne s’entendaient-ils plus ? Toujours est-il que les statistiques industrielles en font état au 2e semestre 1844 : « A Pussay, deux associés d’une maison importante se sont divisés et ont formé chacun un établissement séparé ».

Le partage qui s’ensuit attribue aux époux Forteau : la fabrique, la grange et le jardin situés en face, rachetés aux Dujoncquoy et aux époux Gry, l’enclos en terre et culture situé au-delà et allant jusqu’au tour de ville nord. Les époux Forteau revendront très vite leur part à Charles Alexandre Dujoncquoy, le frère de Jean Pierre auquel les associés Forteau-Gry l’avaient achetée et ils disparaîtront de Pussay. Le recensement de 1846 ne les mentionne déjà plus.

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Marie Agathe Charlotte Forteau épouse en 1840 Louis Bertrand Gry II

 

Mais décidément, rien ne va plus pour Louis Bertrand II, car Marie Agathe demande maintenant une séparation en biens et expose, le 6 août 1849, au président du tribunal d’Etampes :
« Que lors de son mariage avec le sieur Gry fils, elle a apporté en dot une somme de dix sept mille francs ainsi qu’il est constaté par son contrat de mariage reçu par maître Moreau Amy notaire à Orléans le deux avril 1840 ;
Que depuis, elle a reçu dans la succession de ses parents des sommes à peu près égales qui ont été versées à son mari ;
Que les affaires de son mari sont dans un état fâcheux, que son actif est bien inférieur à son passif, que des réclamations lui sont en ce moment faites par des créanciers de sommes considérables et auxquels il ne peut donner satisfaction ;
Que la dot de l’exposante est dans le plus grand péril ;
C’est pourquoi elle vous supplie l’autoriser à former contre son mari sa demande de séparation de biens… ».

Marie Agathe fait donc assigner son mari à comparaître au tribunal :
« pour voir dire que la dame Gry serait séparée quant aux biens d’avec le sieur son mari ;
voir dire qu’elle reprendra la libre administration de ses biens personnels ;
voir fixer par le tribunal le montant de ses reprises et créances matrimoniales… »

Le 13 novembre 1849, le tribunal d’Etampes rend le jugement suivant :
« Le tribunal : attendu que le sieur Gry quoique régulièrement assigné n’a pas comparu et n’a pas constitué avoué, attendu qu’il est établi par les pièces produites au procès que ses affaires sont en désordre, que l’actif mobilier qui est le seul existant est inférieur au passif, qu’ainsi la dot de sa femme est en péril. Par ces motifs : donne défaut contre le sieur Gry et pour le profit, déclare la dame son épouse séparée d’avec lui quant aux biens… ».

Cinq ans plus tard, en 1854, à l’occasion du décès de son dernier fils, Fernand Edmond, âgé de cinq ans, nous apprenons que Louis Bertrand II a quitté Pussay et que « sa résidence est inconnue ». Marie Agathe gère alors seule la fabrique de bonneterie. En 1856, les statistiques industrielles nous disent que la société s’appelle « Mme Gry ». Elle a alors trois enfants : Marthe Félicie, âgée de 15 ans, Louis Bertrand, âgé de 13 ans et Georges François, âgé de 9 ans.

En 1863, sa fille se marie avec Pierre Charles Blanchin, employé de commerce, né à Reims et domicilié à Marseille. Les registres d’état civil révèlent alors que le « consentement à mariage [a été] donné par le père de la future et reçu par Mr le Chancelier de l’ambassade de France en Espagne à la date du 8 octobre courant », puisque Louis Bertrand II demeure à Madrid où il est agriculteur.

1866 est une grande année pour la famille, puisque Marie Agathe crée une société, le 26 août, avec son fils aîné, Louis Bertrand III et que, le même jour, ce dernier épouse Jenny Henriette Mélanie Boyard. Les deux contrats qui sont alors établis nous livrent une foule de détails intéressants.

Le contrat relatif à la société nous apprend que :
« Il y aura entre Madame Gry et Monsieur Louis Bertrand Gry une société en nom collectif pour la fabrication de bonneterie de laine et le commerce qui y est relatif par continuation de l’établissement de ce genre que Madame Gry exploite aujourd’hui.
Cette société durera 10 ans, la raison sociale sera « Femme Gry-Forteau et fils », le siège de la société sera dans la maison située à Pussay actuellement occupée par Madame Gry et appartenant à Monsieur Louis Bertrand Gry et à Madame Félicie Amable Bertrand, beau-père et belle-mère et grands père et mère des comparants.
Le capital social est fixé à 60 000 F qui seront fournis par les associés chacun pour moitié,
Madame Gry apportera :
la clientèle de son établissement actuel (8 000 F)
les ustensiles, matières premières, marchandises brutes et fabriquées existants
Monsieur Gry fils devra apporter en argent les 30 000 F ».

De nombreux autres articles règlent les modalités de fonctionnement quotidiennes :
« Les charges de la société comprendront notamment :
Le loyer de la maison et les réparations d’entretien, ainsi que l’acquit des contributions ;
L’entretien et le renouvellement s’il y a lieu des ustensiles de fabrique ;
L’achat des matières premières ;
Le salaire des ouvriers ;
Les frais de voyage dans l’intérêt de la société et généralement tous les frais relatifs à la fabrication et au commerce.
Chacun des associés prélèvera sur les fonds de la société et sur les bénéfices supposés de l’année courante pour ses dépenses personnelles au fur et à mesure de ses besoins, sans pouvoir excéder par chaque année :
2 000 francs chacun tant que durera l’habitation commune
et 4 000 francs aussi chacun lorsque cette cohabitation viendra à cesser.
Les associés et leur famille auront provisoirement leur logement dans la maison occupée par Madame Gry. Tant que durera cette cohabitation, la nourriture, l’éclairage, le chauffage, le blanchissage, les gages et nourriture des domestiques, frais de réception des clients, parents et amis et généralement toutes dépenses de ménage, autres que celles de toilette seront à la charge de la société ».

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Jenny Boyard (1842 – 1927)                                                      Louis Bertrand Gry (1843 – 1900)

 

A l’occasion du mariage de son fils, Marie Agathe lui constitue une dot de 25 000 francs, en avancement sur sa succession future, dont 23 000 francs en espèces et 1 500 francs en la valeur de meubles, linge et autres effets mobiliers de ménage. Pour constituer cette dot, elle doit cependant obtenir le consentement de son mari, ce qu’il fait par un acte en date du 28 juillet 1866 enregistré chez Maître Claverie, notaire à Lourdes, lors de l’un de ses passages dans cette ville, puisqu’il réside toujours à Madrid.

Quant à la future épouse, Jenny Henriette Mélanie Boyard, elle apporte en dot :
« 1° la somme de 4 000 francs en la valeur des habits, linge, hardes, bagues, bijoux à son usage personnel ;
2° un piano estimé à 1 243 francs ;
3° 40 obligations de 500 francs, 3 %, de la compagnie des chemins de fer d’Orléans, soit au cours de la bourse du 25 août, 12 170 francs ;
4° 48 013,05 francs en créances d’un recouvrement certain, lequel apport provient à la future épouse pour la majeure partie des successions de M. Boyard son père et de M. Gustave Amédé Boyard son frère et pour le surplus de ses économies ».

Jenny est la fille de Louis Boyard, fabricant de bonneterie et maire de la commune, et de Célina Félicité Hortense Ancest. Au décès de Louis Boyard, le 31 décembre 1854, Célina reste seule avec Bathilde âgée de 17 ans, Célina 15 ans, Jenny 12 ans et Charles 9 ans, pour poursuivre l’exploitation de la fabrique. Elle s’associe le 24 septembre 1855 avec Adolphe Brinon qui épouse, le même jour, sa fille Bathilde. [Sur la famille Boyard, voir la rubrique correspondante, à l’article travail de la laine]

Les destins de Marie Agathe et de Célina, toutes deux portées par les événements à prendre en main la conduite des affaires et à devenir « fabricantes de bonneterie » se rapprochent. Elles sont toutes deux amenées à s’associer, la première avec son fils le jour de son mariage avec Jenny Boyard fille de la seconde ; la seconde avec son gendre, le jour du mariage de sa fille Bathilde avec ce dernier.

La vie de fabricant n’a cependant pas que des inconvénients : la dot de Jenny s’élève à 65 426 francs et celle de Louis Bertrand à 25 000 francs, le capital de la société Forteau-Gry se montant à 60 000 francs. Par ailleurs, le compte de tutelle présenté par Célina à sa fille au moment de ses 22 ans, en 1864, nous dévoile que Jenny dépense pour ses toilettes, achat et entretien de linge et vêtements, 732 francs en 1861, 622 francs en 1862, 1 069 francs en 1863, 1 427 francs en 1864.

Pour prendre la mesure de ces sommes fantastiques, de la richesse de ces fabricants de bas au siècle dernier à Pussay, par opposition à la rude vie des ouvriers, rappelons-nous qu’en 1860, le salaire d’un journalier agricole non nourri est de 2,25 F en temps ordinaire, 3,50 F pendant la moisson. Un maçon gagne 2,25 F par jour, un charpentier 3,00 F, un forgeron 2,50 F. Un demi kg de pain coûte 0,15 F, un demi kg de viande 0,60 F, un demi kg de beurre 0,55 F, un poulet 1,75 F, une douzaine d’œufs 0,75 F, un kg de pomme de terre 0,10 F, un litre de haricots 0,40 F, un litre de vin 0,40 F, un stère de bois 15 F, 100 kg de charbon de bois 11 F, 100 kg de tourbe 2,50 F. La distance entre ces deux mondes est immense.

Célina, nous l’avons évoqué plus haut, rachète en 1868 à Louis Bertrand Gry I, une partie de ses biens : le jardin, la maison, les terres et le verger situés derrière la fabrique, biens qu’elle revendra plus tard à son gendre Louis Bertrand Gry III, petit-fils de Louis Bertrand Gry I. Ce dernier décède le 4 juin 1870, laissant deux héritiers chacun pour moitié : sa fille Félicie Amable, mariée à Louis Henri Richault, directeur du comptoir d’escompte d’Orléans, et son fils Louis Bertrand II, toujours agriculteur en Espagne. A la requête de Marie Agathe, épouse séparée de biens de Louis Bertrand II, a lieu, le 17 mai 1874, une vente sur licitation qui adjuge à la sœur de ce dernier, Mme Richault, la maison et ses dépendances pour 23 000 francs.

Le 10 juin de la même année, Mme et M. Richault, président de la chambre de commerce du Loiret, directeur du comptoir d’escompte d’Orléans, revendent pour 18 000 francs, la maison et ses dépendances à Louis Bertrand III et Jenny. « C’est une maison de fabrique consistant en :
Un principal corps de bâtiment sur la rue divisé :
Au rez-de-chaussée, en un corridor ou vestibule ayant entrée sur la rue et sur la cour, une salle à manger, deux chambres à coucher, une cuisine ; autre petit vestibule ayant entrée sur la cour, une salle à manger, un salon, chambre à coucher séparée du salon par une cloison vitrée, un cabinet et une cuisine ;
Au premier étage, deux chambres à feu, un cabinet de toilette, une chambre à feu servant de cabinet, un petit magasin et un grand magasin, escalier ;
Grenier régnant sur le tout et dans lequel existent une mansarde, une chambre de domestique ;
Cave sous ces bâtiments.
A droite, dans la cour, deux corps de bâtiments en appentis, comprenant bûcher, buanderie, cabinets d’aisances et ateliers.
En face de ces bâtiments, bûcher, buanderie et poulailler avec petit jardin devant.
Tous ces bâtiments sont couverts en ardoises.
Grande cour au milieu de ces bâtiments, ayant entrée par une grande et une petite portes sur la rue de l’école et sortie par une grande grille en fer devant l’avenue des tilleuls.
Terrain partant de la rue de Pussay et aboutissant au chemin nord du tour de ville ».

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Affiche de la vente de la maison de fabrique

 

Après une vie bien remplie, Marie Agathe meurt le 30 octobre 1875. Sa personnalité, son comportement devant les événements qui jalonnèrent sa vie, sa façon de leur réagir ne peuvent laisser indifférent en ce milieu du XIXe siècle et ce qui est plus étonnant encore, c’est que le personnage n’est pas isolé : Célina n’est pas loin d’agir de même. Ces femmes du XIXe siècle faisaient montre d’une belle force de caractère, qu’elles appartiennent à la classe aisée ou à la classe pauvre. Il est dommage qu’aucun témoignage, qu’aucun écrit d’elles ne nous soit parvenu et ne nous révèle mieux leur nature profonde.

A ce moment-là, son mari réside en France, à Paris. Depuis est-il revenu et pourquoi ? Autant de questions sans réponse aujourd’hui. Seul nous reste l’acte de liquidation et de partage de sa succession, daté du 29 novembre, succession à laquelle comparaissent ses trois enfants :

  • Marthe Félicie et Pierre Charles Blanchin, demeurant à Alger,
  • Louis Bertrand III, fabricant de bonneterie à Pussay,
  • Georges François, clerc de notaire à Alger.

La succession de Marie Agathe s’élève à 139 014 francs, somme constituée, outre l’apport de 30 000 francs dans la constitution de la société, par un versement complémentaire de 15 174 francs, 61 créances à travers toute la France pour un montant de 49 857 francs, ce qui prouve l’activité de la fabrique, et une créance de 6 094 francs sur son mari.

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Marthe Gry, épouse Pierre Blanchin

 

Il avait été stipulé dans l’acte constitutif de la société, qu’en cas de décès de l’un des associés avant son terme, la société serait dissoute et que la suite des affaires appartiendrait à l’associé survivant qui deviendrait propriétaire de tout l’actif social. Doit-on en conclure que Louis Bertrand III se retrouve seul aux commandes ? Son frère Georges Gry retourne-t-il à Alger ? C’est peu probable et nous n’allons pas tarder à comprendre pourquoi. En cette année 1875, une chose est sûre : la fabrique « Gry » emploie 11 ouvriers, sans compter les femmes occupées dans la commune et ailleurs.

L’année suivante, elle emploie 12 ouvriers et c’est aussi l’année où Georges Gry épouse, le 14 février, Cécile Jeanne Marie félicité Brinon, née en 1857, fille d’Adolphe Brinon et de Bathilde Boyard. Louis Bertrand Gry III accroît la fabrique en 1875, ainsi qu’en 1879.

 

CécileBrinon

GeorgesGry

Cécile Brinon (1857 – 1916)                                                          Georges Gry (1847 – 1909)

 

Mais en 1881, le nombre d’ouvriers de la fabrique Gry tombe en-dessous de 5 et le 1er janvier 1883 est constituée la société « A.Brinon et Georges Gry ». Adolphe Brinon était jusqu’alors associé à Charles Boyard, son beau-frère, qui s’installe désormais fabricant de bas et de couvertures à Orléans. Dès lors, il n’est pas impossible de penser que Louis Bertrand III, sentant la fabrique décliner et la concurrence se renforcer, ait préféré changer de métier pour devenir négociant en vins, imitant en cela l’exemple de son beau-frère Pierre Charles Blanchin. Il faut se souvenir que c’est précisément en 1881 que la fabrique Dujoncquoy part de Pussay.

Toujours est-il qu’en 1884, il cède la terre, le jardin, la maison et le verger rachetés à Célina Ancest, à son frère Georges François, à savoir la propriété appelée « Les Tilleuls »

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La propriété des tilleuls sur laquelle on peut lire les noms des personnages : Paul Brinon, Michel Meunier et Mme Blanchin

et qu’en 1895, il achète une maison « sise à Pussay dans une cour commune comprenant deux chambres à feu, chambre au premier étage, grange à côté, cour derrière, tenant d’un côté Lesage Renard, d’autre côté Poncelet, d’un bout la grande rue et d’autre bout Langlois ». Cette maison est adjugée 5 200 francs le 13 janvier 1895 à « Louis [Bertrand III] Gry marchand de vins en gros ».

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grande rue 16 - P

La maison Gry à l’enseigne Georget

 

 

La maison Gry, vue de l’arrière

La fabrique est démolie en 1899 et Louis Bertrand III décède le 12 février 1900, à 56 ans. Son acte de décès précise qu’il est négociant de vins. Une nouvelle fois, sa veuve Jenny assure la succession. En 1902, cette « négociante en vins » cède son fonds à son fils Albert. Ce dernier décède malheureusement peu après, le 21 décembre 1903. Il s’était marié le 1er avril 1902 avec Thérèse Marie Philomène Trevet d’Auneau. Il est possible de supposer que c’est à ce moment-là ou peu après que Jenny loue les locaux à Georges Georget « Vins et spiritueux en gros ». Des en-têtes de facture annoncent en 1911 qu’il est le successeur d’Albert Gry.

entête

 

Georges Gry se retire quant à lui, officiellement de la société « A. Brinon et Georges Gry » le 31 décembre 1903. Il décède le 1er septembre 1909 à l’âge de 62 ans. Jenny décède à Pussay le 8 février 1927 et avec ces deux décès, c’est la fin d’une époque pour cette famille. Reste une demeure presque trop grande pour les descendants, avec son auvent caractéristique de maisons de fabricants, seul témoin aujourd’hui de l’histoire du passé.

Auvent

Auvent de l’ancienne maison Gry

La famille continue cependant d’exister puisqu’en 1869 était née Marthe Marie, fille de Jenny et de Louis Bertrand III, et sœur d’Albert. Marthe avait épousé en 1890, Auguste Meunier, négociant en cuir, demeurant à Tours.

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AugusteMeunier

Marthe Gry jeune (1869 – 1942)                                                             Auguste Meunier

 

 

 

LA FABRIQUE LEMAIRE

A suivre

 

LA FABRIQUE BOUCART

A suivre

 

LES FABRIQUES BURET

A suivre

 

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