La première manufacture 1766 (Dujoncquoy)

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La fabrique Dujoncquoy
La première manufacture importante de bas de laine à Pussay fut fondée en 1766 par Pierre-Paul Dujoncquoy, ainsi que le dit Ernest Maisse dans sa monographie en 1899. Il était né à Auneau en 1747 et il avait donc 19 ans quand il l’installa. Pussay n’était alors pas un lieu inconnu pour lui.
Le 23 septembre 1755, Marie-Louise Bertrand, âgée de 28 ans, avait épousé Jean Baptiste Edme Rousseau, marchand épicier à … Auneau. Elle était la fille de Louis Bertrand, marchand bonnetier à Pussay, et de Marie-Louise Quinton alors décédée et elle-même fille de laboureur. Il était le fils mineur de Edme Rousseau et de Louise Macé tous deux décédés à Auneau. Les fiançailles avaient eu lieu le 28 juillet et le mariage s’était fait en présence de Jacques Macé son oncle et curateur, de Pierre et François Rousseau, son frère et son oncle et du côté de l’épouse, de Louis et Pierre Bertrand, ses frères, de Charles, son cousin, de Jean Quinton, son oncle et des curés de toutes les paroisses alentour : Congerville, Dommerville, Roinville-sous-Auneau, Mérouville, Grandville, ce qui dénotait déjà la position importante de la famille.

Louis Bertrand s’était marié en 1719 et dès la naissance de son fils Pierre en 1725, il est fait mention de son métier sur les registres : marchand de bas. Lors des naissances suivantes, celle de Catherine en 1729, de Thérèse en 1731, de Jean en 1734, il est marchand bonnetier. En 1720 était né un petit Louis qui deviendra marchand de bas comme son père, mais décédera à l’âge de 49 ans des suites d’une « maladie de 10 mois qu’il a supporté avec beaucoup de patience et de résignation » selon les registres paroissiaux et il est inhumé près des fonts baptismaux, tout comme son père qui va lui aussi décéder l’année suivante en 1770, également des suites de maladie.

Des relations s’étaient donc établies entre les Bertrand, importants marchands bonnetiers à Pussay, et les Rousseau, marchands épiciers à Auneau, où vivait également Pierre Dujoncquoy, aubergiste et père de Pierre-Paul. Il n’est donc pas surprenant que ce dernier se soit installé à Pussay, d’autant plus qu’il épouse en 1773, Marie-Louise, née à Auneau du mariage de Jean-Baptiste Edmé Rousseau et de Marie-Louise Bertrand, dont le père et le frère, tous deux marchands de bas, viennent de décéder.

Pierre Paul établit probablement très vite sa situation, car il est élu maire de Pussay le 20 brumaire an 2 (10 novembre 1793)


Billet de confiance des caisses patriotiques, émis pendant deux ans, de 1791 à 1793. « Dujoncquoy fabricant de bas et cultivateur à Pussay et député de la paroisse ».
Document rarissime acquis par la Société Historique et Archéologique du Canton de Méréville, qui a eu la gentillesse de nous le communiquer.

En cette époque troublée, les routes sont envahies de voleurs et brigands de toutes sortes, mais aussi de mendiants, même si ce sont parfois les mêmes qui volent et assassinent poussés à la dernière extrémité par la faim. Le 16 novembre 1791, un mendiant avec une femme et six enfants, entre chez le sieur Dujoncquoy, « négociant » âgé de 43 ans, pour lui demander la charité. Ce dernier leur donne cinq liards, mais le mendiant lui fait remarquer qu’il y a six enfants car sa femme en porte un dans le dos. Le sieur Dujoncquoy ajoute donc un liard, mais le mendiant reste un instant et lui dit qu’il a des ouvriers qui sont bien insolents. Le sieur Dujoncquoy lui demande si ses ouvriers lui ont dit quelque chose. Le mendiant lui répond « j’entends bien les ouvriers qui me disent des sottises », « il n’est pas possible que vous les entendiez, dit le sieur Dujoncquoy, puisque moi même je ne les entend point parler », « hier, répond le mendiant, quatre de mes camarades ont été assassinés par vos ouvriers, nous viendrons après demain cinquante de mes camarades pour assassiner le maître et les compagnons ». Sur ce le sieur Dujoncquoy le fait arrêter par ses ouvriers et s’adresse à la municipalité qui vient sur le champ l’interroger. Toute la scène s’est déroulée sous le regard témoin de François Sonnet, âgé de 27 ans et ouvrier en bas chez Pierre Paul Dujoncquoy, lequel ajoute que « le quidam étant à la porte de la boutique, l’a menacé que sous deux jours lui et ses camarades s’en repentiraient et qu’il viendrait cinquante pour assassiner les ouvriers » et rapporte ces propos au sieur Dujoncquoy.

Le mendiant comparaît chez le juge de paix du canton d’Angerville et se défend d’avoir voulu insulter le sieur Dujoncquoy. En fait le terme « assassiner » est excessif, il veut souvent dire à l’époque que les gens ont été frappés et laissés plus morts que vifs. En l’occurrence, le mendiant qui se nomme Jacques Pierre Richard et se dit tisserand avait rencontré la veille entre le château d’Arnouville et Pussay quatre hommes qui avaient eu une dispute avec les ouvriers de Pierre Paul Dujoncquoy et qui lui avaient dit que s’ils pouvaient avoir leur revanche il le feraient ; et il nie formellement avoir dit au sieur Dujoncquoy qu’il viendrait à cinquante pour l’assassiner lui et ses ouvriers, ainsi que le dit Sonnet.

Le juge de paix ordonne de le conduire à la maison d’arrêt du tribunal du district d’Etampes pour y être détenu pendant un mois pour correction des propos par lui tenus. En attendant d’y être conduit, il est gardé à la prison d’Angerville d’où il s’évade, la maison d’arrêt d’Angerville étant une simple pièce munie d’une porte et d’une fenêtre d’où il est visiblement très facile de s’échapper.

Jean-Pierre et Charles-Alexandre, les fils de Pierre-Paul

Les neuf premiers enfants de Pierre-Paul et Marie-Louise sont des filles. Il faut attendre la dixième naissance pour voir apparaître Jean-Pierre né le 3 janvier 1785. Charles-Alexandre quant à lui naît le 24 mars 1789. Ils ne sont donc pas bien vieux quand leur père décède en 1802, laissant sa veuve continuer l’exploitation.

Dans un mémoire de 1867 (donné en intégralité en annexe), les petits-fils de Pierre-Paul précisent que « ce fut lui qui, cherchant un genre de chaussures économiques propres à être mises dans des sabots, inventa le chausson drapé. Il appliqua au chausson tricoté les apprêts que subit le drap et dota ainsi son pays d’un des articles les plus utiles aux populations rurales. Le succès de cette heureuse innovation lui donna bientôt de nombreux imitateurs et Pussay devint le centre d’une industrie qui compte aujourd’hui treize fabricants et qui produit annuellement pour deux à trois millions de francs ».

Ils ajoutent : « en 1813, notre père Charles-Alexandre Dujoncquoy, l’un des plus jeunes enfants d’une nombreuse famille [Madame Dujoncquoy eut vingt-six enfants], après avoir secondé sa mère devenue veuve et aveugle, resta seul chargé de la direction de la fabrique. Dès 1817, il introduisit en Beauce la première filature de laines cardées qu’il y ait eu dans la contrée. Ce fut un grand progrès décisif pour l’extension de notre fabrication ».

A travers les enquêtes demandées par Napoléon sur les manufactures de l’empire, nous savons effectivement qu’en 1812, la fabrique est tenue par la veuve Dujoncquoy, qu’elle emploie 400 ouvriers, dont beaucoup en dehors des ateliers qui restent très petits, et qu’elle est spécialisée dans la bonneterie de laine. L’époque de leur établissement, y est-il précisé, est « immémoriale » et « la fabrique a augmenté depuis 10 ans ». Cependant, à notre connaissance et d’après les registres paroissiaux de Pussay, elle n’a eu que 20 enfants.

Dans un rapport de 1827, l’établissement est au nom d’Alexandre Dujoncquoy et les métiers sont mis en mouvement par un manège horizontal occupant cinq mulets. En 1840, il sera mis en mouvement par six chevaux. Cependant, à l’époque du cadastre Napoléon, en 1832, Jean-Pierre possède l’ensemble dit « La Fabrique » (mairie actuelle), une grange et des terrains situés en face, jusqu’à la rue du tour de ville nord, tandis que Charles-Alexandre détient tous les bâtiments en face jusqu’à la rue de la Brèche.

Jean-Pierre vend l’ensemble de ses biens en 1839, aux associés Forteau/Gry qui forment alors une importante fabrique de bonneterie occupant 50 ouvriers dans la commune, alors que la fabrique Dujoncquoy et fils en occupe 40. Nous renvoyons au volet « la laine et les moutons » pour situer les fabriques dans un contexte plus général.

Mais bien vite, les statistiques industrielles du 2ème semestre 1844 nous apprennent : « A Pussay, deux associés d’une maison importante se sont divisés et ont formé chacun un établissement séparé ». Le partage avait eu lieu le 13 juillet 1844. « Les comparants sociétaires sous le nom de Forteau et Gry, patentés sous ce nom à la mairie de Pussay, le 12 février dernier n° 755 et 756 quatrième classe troisième catégorie et chacun par une patente spéciale ;
Lesquels ont dit qu’ils sont propriétaires indivis d’une maison, bâtiments, cours et jardins, granges et autres aisances et dépendances et clos leur provenant tant de l’acquisition de M et Mad Dujoncquoy, ci-après nommés, par le contrat du dix-neuf octobre mil huit cent trente neuf ci-après relaté, que de constructions nouvelles faites depuis l’acquisition ;
Et que désirant sortir d’indivision relativement à ces biens, ils avaient requis le notaire soussigné d’en faire le partage entre eux par voie d’attribution, sauf soulte et retour s’il y a lieu
».
Avec ce partage, M et Mme Forteau reçoivent :
– une maison dite la Fabrique composée de 7 corps de bâtiments se tenant, l’un d’entre eux « adossé au précédent élevé d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, couvert en tuiles, petit bâtiment derrière celui-ci couvert en ardoises, servant de manège ; ensemble le manège avec son arbre de couche et la presse hydraulique, un foulon et un fourneau et sa chaudière ». Un calorifère était par ailleurs établi dans tout un corps de bâtiment ;
– et une grange située en face, de l’autre côté de la rue du jeu de paume,
qu’ils vont revendre à Charles Alexandre Dujoncquoy fils

Charles Alexandre Dujoncquoy fils
(1815-1883)

L’acte de vente du 30 janvier 1845 précise que « les sieur et dame Forteau ont vendu au sieur Dujoncquoy une maison dite La Fabrique, sise à Pussay, avec bâtiment et dépendances, plus 1° un calorifère estimé à 3000 fr. ; 2° un manège, 150 fr. ; 3° une presse hydraulique, 200 fr. ; 4° deux foulons, 50 fr. ; 5° une chaudière et un fourneau, 100 fr. ; 6° une grande noue, 2000 fr. ; faisant un total de 5,500 fr. cette vente a été faite moyennant 25,000 fr., dont19,500 fr. pour les immeubles et 5,500 fr. pour les objets mobiliers ».

L’établissement Dujoncquoy-Jaquemet-Bigot


Dans les années 1860, l’activité est en pleine expansion et Charles Alexandre Dujoncquoy fils forme avec les maris de sa fille et de sa nièce, la société Dujoncquoy-Jaquemet-Bigot. A la même époque, le travail se transforme radicalement sous l’influence de la mécanisation d’une part et l’utilisation de la vapeur d’autre part. Cette transformation va agir directement sur la taille des établissements car tous ne peuvent pas suivre cette évolution et la concurrence se fait rude.

Lorsqu’ils écrivent leur mémoire en 1867, les dirigeants de l’établissement précisent qu’ils distribuent « annuellement 150,000 francs à plus de deux cents ouvriers occupés dans l’intérieur de leurs fabriques de Pussay et de Ville-Lebrun ; et pareille somme paie la main-d’œuvre dans les villages voisins » et que leur « production qui, à notre début en 1832, ne dépassait pas deux cent mille paires s’élève aujourd’hui à près de quatorze cent mille paires en bas, chaussettes, gants, bonnets, souliers et surtout en chaussons fourrés et non fourrés, tous articles essentiellement à l’usage des populations rurales de beaucoup de départements de la France ».

Mais ils insistent surtout sur les œuvres sociales en faveur de leurs ouvriers : caisse de secours, école gratuite (ce qui concerne l’établissement de Ville-Lebrun), placement des épargnes et prêts, retraite pour les vieillards, droit au travail pour les enfants et les militaires ; sur l’absence de chômage, l’absence de grèves et même de difficultés pour les salaires ou de contestations entre patrons et ouvriers puisque les relations entre eux sont excellentes : « par nos conseils, par les institutions de bienfaisance que nous avons créées et nos rapports personnels avec les ouvriers, nous avons pu à peu près complètement détruire l’ivrognerie et supprimer la misère, inspirer l’amour de l’ordre et de la vie de famille ».

D’après les rapports envoyés au Préfet, l’établissement de MM. Dujoncquoy-Jaquemet-Bigot emploie :
– 65 ouvriers en 1875
– 90 ouvriers en 1876
– mais seulement 55 ouvriers en 1881, date à laquelle selon l’instituteur Ernest Maisse dans sa monographie de 1899, la manufacture est transférée à Sainte-Mesme près de Dourdan où les Dujoncquoy possédaient un autre établissement de ce type.La commune achètera la maison que M Jaquemet avait fait construire en 1859, pour y établir la mairie et l’école des garçons. Une école privée tenue par des sœurs s’installera dans une partie des bâtiments situés de l’autre côté de la rue, l’autre partie étant morcelée en logements achetés pour la plupart par des ouvriers en laine de Pussay. Enfin, un ferblantier d’Etampes acquerra les bâtiments et les terrains en face qui deviendront par la suite, la ferme de Cléophas Thomin.

Sources :
Société Historique et Archéologique du Canton de Méréville
Actes et jugements civils, Archives Départementales de l’Essonne, dossier L727
Statistiques industrielles, Archives Départementales des Yvelines, dossiers 15M2 – 15M3 – 15M7 – 15M15 – 15M16 – 15M18
Archives municipales de Pussay
Mémoire sur les établissements de MM. Adre Dujoncquoy et fils à Pussay et à Ville-Lebrun (Seine-et-Oise), 1867, BNF, VP-22541

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