Mémoire de 1867

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MÉMOIRE SUR LES ÉTABLISSEMENTS

DE

MMRS ADRE DUJONCQUOY & FILS

A PUSSAY ET A VILLE-LEBRUN (SEINE-ET-OISE)

ET SPÉCIALEMENT SUR LES INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE

FONDÉES EN FAVEUR DE LEURS OUVRIERS

JANVIER 1867

Messieurs,

En nous présentant devant la Commission Impériale, notre but est de faire connaître quels heureux résultats on peut obtenir pour le bien-être matériel et le développement moral et intellectuel de la classe ouvrière, dans un établissement industriel dirigé depuis plus de cent ans par une même famille qu’unissent à ses ouvriers le sentiment des devoirs à remplir envers eux et des liens de patronage et de bienveillance bien plus que la dure nécessité de la règle et de l’autorité du maître.

Nous voulons aussi payer un juste tribut de reconnaissance à l’un des créateurs de cette branche de notre industrie nationale, à celui dont la vie restera pour nous un modèle.

Nous devons parler avec confiance des services que notre père, aujourd’hui presque octogénaire, a rendu à son pays pendant une carrière industrielle de cinquante ans, et nous espérons, Messieurs, qu’après avoir vérifié les faits énoncés dans ce Mémoire, vous voudrez bien signaler le nom de Charles-Alexandre DUJONCQUOY à la haute bienveillance de Sa Majesté l’Empereur.

PREMIÈRE PARTIE

Création et développement de notre industrie

Situation de nos établissements – Nous habitons, aux limites de la Beauce, une région entièrement agricole, et là, il nous a fallu tout inventer, tout créer. La plupart d’entre vous, Messieurs, savent quelles difficultés il faut vaincre pour établir, en dehors d’un grand centre industriel, un nouveau genre de fabrication, et pour en augmenter l’importance. Ils comprendront quels efforts nous avons dû faire pour conserver dans nos ateliers, malgré la proximité de Paris, les fils, petits-fils et arrière-petit-fils des ouvriers qui avaient travaillé pour notre aïeul et pour notre père.

Origine et ancienneté de notre établissement de Pussay – Aussi loin que peuvent remonter nos souvenirs de famille, c’est vers l’année 1735 que Louis Bertrand, notre trisaïeul exerçait à Pussay la profession de fabricant de bas et gants de laine. A cette époque toute la fabrication se réduisait à faire carder à la main, filer et tricoter la laine, par les femmes du pays.

En 1772, Pierre-Paul Dujoncquoy, marié à la petite-fille de Louis Bertrand devint son successeur. Ce fut lui qui, cherchant un genre de chaussures économiques propres à être mises dans des sabots, inventa le chausson drapé. Il appliqua au chausson tricoté les apprêts que subit le drap et dota ainsi son pays d’un des articles les plus utiles aux populations rurales.

Le succès de cette heureuse innovation lui donna bientôt de nombreux imitateurs et Pussay devint le centre d’une industrie qui compte aujourd’hui treize fabricants et qui produit annuellement pour deux à trois millions de francs.

En 1813, notre père Charles-Alexandre Dujoncquoy, l’un des plus jeunes enfants d’une nombreuse famille [Madame Dujoncquoy eut vingt-six enfants], après avoir secondé sa mère devenue veuve et aveugle, resta seul chargé de la direction de la fabrique.

Dès 1817, il introduisit en Beauce la première filature de laines cardées qu’il y ait eu dans la contrée. Ce fut un grand progrès décisif pour l’extension de notre fabrication.

En 1832, nous commençons à seconder notre père qui, en 1837 – 1839 – 1841, nous associe successivement à ses travaux sous la raison sociale actuelle de :

A. DUJONCQUOY & FILS

Il ne cesse d’être le chef de notre Société qu’en mars 1859, quand il est devenu septuagénaire.

En 1860 et 1863, nous nous associons à notre tour nos gendres, MM Jaquemet, fils d’un manufacturier de Bordeaux, Paul Bigot et Auguste Baillet, attaché avant son mariage comme sous-chef au bureau de la publication de la correspondance de Napoléon Ier. Enfin, nous réservons, dans notre Société, une place au fils de l’un d’entre nous.

Ainsi, après avoir succédé à notre père, dans un établissement dirigé autrefois par notre trisaïeul, nous avons le bonheur de voir nos enfants nous succéder à leur tour, et nous espérons qu’ils conserveront toujours les traditions de notre famille.

Création de notre établissement de Ville-Lebrun – A soixante kilomètres seulement de la capitale, la commune de Sainte-Mesme n’était habitée, il y a environ trente ans, que par des bûcherons et par quelques fileurs de coton, population pauvre, malingre, décimée par le fièvres intermittentes endémiques.

Et cependant, au commencement de ce siècle, la vallée de Sainte-Mesme avait joui d’une grande prospérité.

Lebrun, troisième consul, sur l’incitation de Napoléon Ier, avait créé à Ville-Lebrun et à Grillon une filature de coton et une fabrique de calicots. Son nom est resté à notre usine ; mais après lui ces fabriques perdirent toute leur importance et disparurent.

En 1834, notre père fit l’acquisition de Ville-Lebrun, où il trouvait une rivière pour le lavage des laines, et un moteur hydraulique pour sa filature.

Il assainit les prés de Ville-Lebrun ; il donna de l’ouvrage à tous ceux qui voulurent travailler ; il les instruisit à l’aide de quelques ouvriers tirés de Pussay ; enfin il substitua à la fabrication des bas tricotés à la main celle des bas faits au métier rectiligne.

Bientôt la force hydraulique devenait insuffisante et nous montions en 1840 une machine à vapeur de 10 chevaux portée en 1850 à 18, puis à 60 en 1855.

En même temps nous introduisions à Ville-Lebrun la fabrication du chausson au métier circulaire qui dure plus longtemps que le chausson tricoté à la main sans coûter plus cher, ce qui nous permettra dans un avenir prochain, de donner une extension beaucoup plus grande à nos affaires.

Avec l’accroissement de notre production s’accroît aussi l’aisance de la population ; les ouvriers deviennent propriétaires de leur maison, de terres, d’actions et d’obligations de chemins de fer ; le pays assaini par les travaux exécutés dans nos prairies ne connaît plus les fièvres endémiques, et personne ne retrouverait aujourd’hui à Sainte-Mesme la population misérable de 1834.

Résultats matériels obtenus – Services rendus à l’agriculture – La population ouvrière de Pussay a profité des progrès de la fabrication de Ville-Lebrun. En effet les laines filées à Ville-Lebrun sont ensuite distribuées par Pussay dans une centaine de villages à des distances qui varient de quatre à quarante kilomètres ; et les marchandises tricotées, revenues à Pussay, y sont foulées à l’aide d’une machine à vapeur de dix chevaux, puis apprêtées, confectionnées et vendues. Ainsi la prospérité d’un établissement réagit nécessairement sur l’autre.

Nous distribuons annuellement 150,000 francs à plus de deux cents ouvriers occupés dans l’intérieur de nos fabriques de Pussay et de Ville-Lebrun ; et pareille somme paie la main-d’œuvre dans les villages voisins.

Notre production qui, à notre début en 1832, ne dépassait pas deux cent mille paires s’élève aujourd’hui à près de quatorze cent mille paires en bas, chaussettes, gants, bonnets, souliers et surtout en chaussons fourrés et non fourrés, tous articles essentiellement à l’usage des populations rurales de beaucoup de départements de la France.

Toutefois, tout ce travail industriel ne s’obtient pas ici comme en bien d’autres lieux au détriment de l’agriculture. Le tricotage et le cousage de nos chaussons se fait dans l’intérieur de la famille, un peu toute l’année, mais surtout dans les soirées d’hiver. Nos ouvrières se livrent aux travaux agricoles toutes les fois que la saison le permet. Elles ne donnent à notre industrie que le temps qu’elles ne pourraient employer autrement. De leur côté beaucoup de nos ouvriers sont autorisés à quitter nos ateliers à l’époque de la moisson et vont fournir un appoint précieux à l’agriculture. Il en résulte donc que nos établissements, sans détourner de l’agriculture les bras qui lui sont nécessaires, répandent l’aisance dans un grand nombre de familles.

Enfin, une haute récompense est venue sanctionner la direction que nous donnons à nos efforts, une médaille de 1ère classe nous a été décernée, dans la section des produits de l’économie domestique, à l’exposition universelle de 1855.

DEUXIÈME PARTIE

Institutions en faveur de nos Ouvriers

Nous avons exposé jusqu’ici, conformément au vœu du Jury «  tout ce qui peut caractériser l’origine, le développement et la prospérité de notre établissement  ». Mais nous avons aussi signalé les résultats généraux qu’il a pu produire pour le bien-être des populations au milieu desquelles il est situé.

Voyons maintenant quelles améliorations ont été introduites au point de vue spécial qui doit occuper la Commission Impériale : disons ce qui a été fait particulièrement pour les ouvriers attachés plus immédiatement à nos deux maisons.

Absence de chômage – En première ligne nous devons mentionner l’absence de chômage. Supprimer le chômage nous paraît pour un industriel la mesure la plus importante et la plus difficile qu’il puisse réaliser.

En fait le travail de chaque jour a été constamment assuré à nos ouvriers, même pendant les crises commerciales et les révolutions, comme aussi pendant les réparations de machines, et cela souvent au prix des plus grands sacrifices, soit en nous encombrant lors de la mévente des marchandises, soit en occupant nos ouvriers à des travaux onéreux pour nous. Tous nos ouvriers peuvent témoigner que pas un d’entr’eux n’a vu son travail interrompu pour cause de chômage.

Droit au travail pour les enfants et les militaires – Tout enfant d’ouvrier est reçu sans exception, dans nos ateliers dès l’âge de treize ans, pourvu qu’il ait fait sa première communion.

Tout ouvrier appelé sous les drapeaux retrouve de plein droit sa place dans nos ateliers quand il est libéré du service militaire.

Répression des habitudes vicieuses – Avant 1832, il arrivait souvent que nos ouvriers dépensaient au cabaret le fruit de leur travail, soit parce que c’était le lundi, soit pour fêter la bienvenue d’un nouveau camarade, ou pour tout autre prétexte. L’aisance n’arrivait pas dans leur famille. Bien peu d’entr’eux possédaient des terres. Par nos conseils bienveillants, par notre fermeté, et quelquefois par des amendes, ou même en leur procurant à bas prix du vin que l’on boit à la table de famille, enfin par tous les moyens à notre disposition nous avons pu réprimer ces habitudes fâcheuses. Aujourd’hui nous ne possédons à Pussay que des ouvriers rangés, et si nous ne sommes pas parvenus à Ville-Lebrun à un résultat aussi complet, nous avons déjà obtenu une amélioration considérable.

Généralement, un ouvrier occupé par nous, et se mariant sans rien posséder, peut arriver à acquérir sa maison, des terres ou des valeurs, à exonérer ses fils du service militaire et plus tard à se retirer avec une dizaine de mille francs, quelquefois plus. Le tableau annexé au présent mémoire vous montrera, Messieurs, que presque tous nos ouvriers sont devenus propriétaires.

Caisse des Secours – En 1850 nous avons proposé à nos ouvriers de Pussay et de Ville-Lebrun une caisse de secours alimentée par eux pour les deux tiers, et pour un tiers par nous-mêmes. Ceux de Ville-Lebrun ont accepté avec empressement ; ceux de Pussay n’ont pas voulu d’abord s’y prêter, et ce n’est qu’en 1860 que leur caisse de secours a pu être établie.

La cotisation des ouvriers est de 75 centimes ; elle est augmentée de 50 % fournis par nous, et du produit des amendes.

Nous avons pu avec ces ressources payer toutes les visites des médecins et les médicaments, donner un franc par jour de maladie, cinquante francs pour inhumation et trente francs par an pour chaque enfant ayant moins de treize ans d’un ouvrier décédé.

Des Délégués nommés parmi les ouvriers sont chargés de vérifier les comptes et de visiter les malades.

École gratuite – Nous avons fondé depuis dix ans à Sainte-Mesme, le dimanche, à nos frais une classe d’adultes pour ceux de nos ouvriers qui ont besoin de compléter leur instruction, et beaucoup d’entr’eux en ont largement profité.

A Pussay, comme à Ville-Lebrun, nous avons fort peu d’ouvriers ne sachant pas lire, écrire et compter.

Placement des Épargnes et Prêts – Les ouvriers sont autorisés à nous remettre leurs économies et nous leur faisons 5 % d’intérêts. S’ils le préfèrent nous leur faisons acheter des actions ou obligations de chemin de fer, etc.

Ceux qui se trouvent gênés pour payer les frais d’une acquisition ou pour exonérer leur fils du service militaire, savent que notre bienveillance leur est acquise. Il nous est arrivé, à Ville-Lebrun surtout, de prêter jusqu’à des sommes de 2000 francs qui nous ont toujours été parfaitement remboursées.

Retraite pour les Vieillards – Sans demander aucune cotisation à nos ouvriers, nous accordons une rente viagère de 200 francs à ceux qui nous quittent, après de longs services, pour cause d’infirmité ou de vieillesse.

Plusieurs d’entr’eux touchent cette rente à notre caisse, et ils seraient plus nombreux encore si nous ne tenions pas à les occuper, même après l’âge de 70 ans, jusqu’au moment où ils demandent eux-mêmes leur retraite. (Voyez le tableau annexé)

Salaires – Par suite des principes qui nous ont guidés en faveur de nos ouvriers, nous avons dû adopter :

1° le travail à la tâche partout où il pouvait être appliqué : de sorte que toute augmentation dans la production s’est toujours résumée pour les ouvriers en une augmentation dans les salaires.

2° l’application des moyens mécaniques qui a toujours eu pour eux l’avantage de leur procurer une diminution du travail le plus pénible et un accroissement du prix de la journée.

Bien plus, nous n’hésitons pas, à chaque hiver, à remplacer le travail à la tâche par le travail à la journée, lorsqu’il aurait pour conséquence une diminution trop sensible dans le salaire de certains ouvriers.

Rapports entre Patrons et Ouvriers – Tous ces encouragements ont produit les plus heureux résultats. Nos ouvriers sont habitués à voir dans leurs patrons des protecteurs, des amis ; ils prennent part aux joies et aux douleurs de nos familles, ils prennent place à notre table le jour de nos baptêmes et de nos mariages ; nous présidons à leurs plaisirs ; ils nous consultent pour leurs affaires, nous choisissent comme intermédiaires pour le placement de leurs économies

Nous nous félicitons d’avoir su faire naître en toute occasion entr’eux et nous des sentiments de confiance.

RÉSUMÉ

En résumé, Messieurs, pendant une période de plus de cent ans, nous pouvons affirmer que dans nos établissements :

1° il n’y a jamais eu de chômage ;

2° jamais de grèves, jamais même de difficultés pour les salaires ou de contestations entre patrons et ouvriers ;

3° enfin que par nos conseils, par les institutions de bienfaisance que nous avons créées et nos rapports personnels avec les ouvriers, nous avons pu à peu près complètement détruire l’ivrognerie et supprimer la misère, inspirer l’amour de l’ordre et de la vie de famille.

Si vous considérez, Messieurs, que dans notre industrie, les bénéfices sont très restreints ; que, nos articles s’adressent uniquement aux classes laborieuses des villes et des campagnes, ce qui nous oblige à des conditions exceptionnelles de bon marché, nous pensons que vous reconnaîtrez volontiers que, de notre propre initiative, nous avons fait beaucoup, que nous avons fait tout ce qu’il était en notre pouvoir d’accomplir, soit pour le bien-être matériel de nos ouvriers, soit pour leur éducation morale et intellectuelle, et que nous ne sollicitons point trop en vous priant d’appeler la bienveillante attention de sa Majesté l’Empereur sur l’un des vétérans de nos industries nationales.

Nous serons toujours à votre disposition, Messieurs, pour vous donner par correspondance ou de vive voix tous les renseignements que vous voudrez bien nous demander,

Et nous demeurons, Messieurs,

Vos très humbles et obéissants serviteurs.

Charles-Alexandre DUJONCQUOY-FÉAU

Amable DUJONCQUOY-RIPAULT

Charles DUJONCQUOY-VARNIER

SITUATION RÉSUMÉ DES POSITIONS DE NOS OUVRIERS

Il résulte des pièces annexées :

1° que sur 94 ouvriers occupés à Pussay, 3 seulement, âgés de 30 ans, ne sont pas encore propriétaires. Que 24 seulement n’ont pas ou n’ont pas eu leur père, grand-père, etc. occupés dans nos ateliers

2° que sur 126 ouvriers occupés à Ville-Lebrun, 11 seulement, âgés de 30 ans, ne sont pas encore propriétaires.

3° que le compte des caisses de secours réunies est aujourd’hui de 968 fr. 20 c.

Source : Bibliothèque Nationale de France, dossier VP-22541

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